Comme Le Monde Pourrait Être Merveilleux
Viktor Frankl, psychiatre et survivant des camps de concentration juifs de la Deuxième Guerre mondiale, raconte comment un autre prisonnier s’était exclamé un soir devant un magnifique coucher de soleil : « Comme le monde pourrait être merveilleux ». En pensant aux changements climatiques, je me souviens de cette histoire, et je me dis qu’il serait peut-être temps de réenchanter le monde (pour aller en sens inverse du processus de désenchantement du monde annoncé par Max Weber en 1917), et d’imaginer les possibles. Notre perception des choses et notre imaginaire, semble-t-il, seraient inséparables, et pourraient affecter considérablement notre manière de composer avec les situations qui bousculent parfois notre vie. L’imaginaire nous permettrait de voir l’être du monde qui nous entoure avec ses couleurs et son mystère, et d’éviter de le réduire à un amas de matière inerte et sans vie. On peut difficilement en venir à exploiter la nature quand elle nous apparaît comme habitée d’une « âme » et d’une présence, certains diraient même d’esprit et d’intelligence.
L’étude d’Adam Fetterman et ses collègues montrent que les personnes qui approchent le monde en recourant aux métaphores et qui sont créatives retirent un plus grand avantage émotionnel et interagissent différemment avec leur environnement. Les mythes (on peut penser aux récits de création chez les peuples autochtones), la poésie, et les arts, par exemple, non seulement colorent le monde naturel dans lequel on vit, mais nous aident aussi à percevoir les significations et les subtilités qui façonnent notre expérience de la réalité. Les connaissances scientifiques que nous avons acquises sur l’environnement ou la nature peuvent certainement s’allier à notre capacité d’imaginer un monde meilleur, et en faire une source d’inspiration et de motivation pour changer les choses.
Dans le journal Global and Planetary Change (avril 2018), l’article de Kari Marie Norgaard parle de l’importance de développer un imaginaire sociologique et écologique à l’heure des changements climatiques : Le changement climatique pose un défi sans précédent à l'imagination humaine. Il semble impossible d'imaginer la réalité de ce qui arrive au monde naturel, impossible de visualiser les conséquences sociales, politiques et économiques de ces changements, et impossible d'envisager un véritable changement de cap.
Pour bien percevoir notre place dans le monde et les conséquences de notre agir sur les divers écosystèmes, nous avons besoin de bien visualiser et d’imaginer les scénarios possibles. Autrement dit, il apparaît utile de considérer que le monde tel que nous le percevons est formé en partie par notre imaginaire, individuel et collectif. Le fait que notre imaginaire puisse être constitutif de notre perception du monde révèle par ce fait même un lien affectif (et subjectif) que nous avons tous avec celui-ci, qui n’est pas que cognitif (et objectif). Comme le propose Kathleen Lennon, « la forme imaginaire que prend le monde pour nous est donc constitutivement liée aux manières de répondre et d’agir par rapport à notre environnement ». Imaginer que le monde pourrait être merveilleux peut devenir la volonté d’agir pour que cela soit possible pour nous tous maintenant et les générations à venir.